Esthétique du guqin

Pour mieux apprécier et comprendre cet instrument entré au patrimoine immatériel de l’Unesco en 2003, il s’agit de se familiariser avec quelques éléments de contextualisation historiques et esthétiques, en particulier autour des liens avec le taoïsme et la culture lettrée.

Guqin et taoïsme

L’Union avec la nature est un héritage du taoïsme, dont elle est une idée essentielle. Pour commencer, il faut retenir que la recherche du Tao (ou Dao), c’est la recherche du principe de l’univers sans lequel rien n’existe. Ce principe-là guide aussi l’homme à atteindre une vie vertueuse.

Selon Lao Tseu老子, le Tao est ineffable et donc innommable. Mais comment peut-on alors savoir si on suit le bon chemin vers le Tao ? Dans le Tao Te King, Lao Tseu proclame : « L’homme imite la terre ; la terre imite le ciel ; le ciel imite le Tao ; le Tao imite sa nature » Même si on ne connait pas son nom, on sait que le Tao est la mère de l’univers, et qu’il existe avant tout autre chose. L’homme ainsi se modèle sur la terre, la terre se modèle sur le ciel et le ciel se modèle sur le Tao. Même si la fusion de l’univers et de l’homme n’est pas visible, on voit que l’homme, en se modelant sur la terre, est en conformité avec le Tao.

C’est dans l’œuvre de Zhuangzi 莊子 qu’on comprend la fusion de la nature et de l’homme : « Le ciel et la terre furent engendrés avec moi, et les Dix-mille Êtres ne font qu’un avec moi ». Particulièrement, dans le passage fameux du rêve du papillon :

 « Zhuangzi rêva une fois qu’il était un papillon, un papillon qui voletait et voltigeait alentour, heureux de lui-même et faisant ce qui lui plaisait. Il ne savait pas qu’il était Zhuangzi. Soudain, il se réveilla, et il se tenait là, un Zhuangzi indiscutable et massif. Mais il ne savait pas s’il était Zhuangzi qui avait rêvé qu’il était un papillon, ou un papillon qui rêvait qu’il était Zhuangzi. Entre Zhuangzi et un papillon, il doit bien exister une différence ! »

C’est ce qu’on appelle la « Transformation des choses ». L’union avec la nature, c’est un état dans lequel l’être oublie son soi pour être un avec la nature. C’est la recherche d’un être qui aspire à vivre avec une liberté, émancipée de la matérialité des choses.

Le Guqin et confucianisme – la culture du lettré

Alors que le Taoïsme cherche la fusion de la nature et de l’homme pour vivre une vie de libre, le confucianisme et la culture du lettré sont ancrés dans l’idée qu’un homme vertueux doit suivre des règles qui dérivent du Ciel, pour ensuite contribuer à la société. Plus précisément, le confucianisme et la culture du lettré valorisent les principes suivants : l’importance de la bénignité, l’obéissance aux cinq éthiques, l’importance de l’éducation et de la vertu. Un homme vertueux doit ainsi connaître son rôle et sa place dans le monde et s’engager vivement dans la société pour contribuer à un monde moral, modéré et mesuré.

En principe, les lettrés doivent mener une vie encadrée par « la voie centrale » (Zhong Yong 中庸). La liberté personnelle n’est plus soulignée ici. Pour le confucianisme et la culture des lettrés, le rôle du guqin est d’éduquer le peuple. C’est-à-dire que la valeur du guqin ne réside pas dans sa valeur artistique mais dans sa valeur éducative.

Mais quelle éducation les lettrés veulent-ils donner au peuple par le guqin ? Dans Zuo Zhuan 左傳, on voit que « Un homme vertueux joue du qin et du se pour modérer son tempérament et son étiquette, pas pour s’amuser. » Pour le confucianisme, le guqin est un instrument qui nous aide à mieux nous conduire dans le monde et nous invite à adopter une conduite morale.

C’est ainsi que la compréhension des esthétiques du guqin est inséparables de la connaissance du confucianisme et du taoïsme. Dans le Qin cao 琴操, Cai Yong 蔡邕 (133/192), un historien et théoricien du guqin de la dynastie des Han postérieurs (25/220), écrit : « Quand Fuxi crée le guqin, il a pour but d’éradiquer la malveillance dans le cœur, de perfectionner la vertu et de raisonner l’esprit de l’homme. » Le guqin est montré ici comme un instrument qui nous aide à cultiver notre vertu. On lit également, dans son fameux poème du jeu du guqin (Tangqin fu 琴赋) :

« Cithares qin et se sont en harmonie / Façonnées en instrument élégant /En accord avec les cloches étalons /…/ Un son d’affliction se déploie/ Un jeu d’initiés en fait débute / La main gauche fait des inflexions / La main droite va et vient / Avec des frappes réitérées / Des appuis et retraits/ Ensuite, les diverses cordes se règlent / Les sonorités des Odes s’élèvent / La pensée de Confucius est de retour/ Avec trois strophes du « Brame du cerf »[1].

Pour Cai Yong, le jeu de guqin a pour objet de réaliser les idéaux du confucianisme. Alors que Cai Yong valorise le côté moral du guqin et le considère comme une pratique destinée à se rapprocher de l’idée du confucianisme, cet instrument, pour ceux qui sont influencés par le taoïsme, est un moyen pour atteindre l’état d’union avec la nature. Prenant un exemple, Ji Kang 嵇康 (233/262), fameux poète et cithariste légendaire sous les Six dynasties 魏晉南北朝 (220/589), décrit la relation du guqin et de l’homme de la manière suivante :

« Ainsi, les reclus qui grimpent dans la montagne, traversent le ravin et rattrapent la branche de jade comme dans les légendes pour voir la montagne et la rivière […] Ils en ont marre du monde mondain et ils adorent le vertueux Xu You許由, qui s’est reclus dans la montagne. Ils adorent la grandeur de la nature et n’ont plus d’envie de rentrer. La vue de la nature libère leur cœur et ils écoutent les musiques transmises du temps jadis […] Ils admirent la musique élégante du guqin joué par Tai Rong 泰榮, musicien de l’empereur jaune. Les anciens peuples, qui soupirent sous un coup de l’émotion quand ils regardent le platane, décident de mettre leurs idéaux dedans…Ceux qui veulent atteindre l’oubli du soi fabriquent le guqin raffiné avec le platane. »

Dans ce passage, on voit que le guqin est le moyen avec lequel l’homme peut enfin oublier son soi et d’être un avec la nature. Dans ces deux exemples, on voit deux esthétiques qui représentent respectivement l’esprit du taoïsme et du confucianisme.

 


[1] Pour une présentation plus approfondie, voir l’étude de ALEXANDRE JOURNEAU, Véronique. Poétique de la musique chinoise, Paris, Editions L’Harmattan, 2015.

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